

Pierre-Henry Laporterie : l'auteur de Mimiphisto entre animation et bande dessinée
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Quand Pierre-Henry Laporterie parle de lumière, il ne parle pas de technique. Il parle de quelque chose de plus profond, cette façon qu'a l'ombre de définir ce qu'elle entoure, de donner du poids à ce qui serait autrement anecdotique. Rembrandt faisait ça. Vermeer aussi. Et Henri Alekan, chef opérateur de La Belle et la Bête de Cocteau, d'une luminosité presque irréelle dans un film tourné en pleine Occupation. Pierre-Henry a grandi avec ces images-là, et elles ne l'ont jamais quitté.
Aujourd'hui auteur chez Delcourt/Soleil et bientôt chez Oxymores, il revient de loin, ou plutôt de beaucoup. De studios d'animation, de décennies passées à raconter les histoires des autres avant de reprendre les siennes. C'est ce parcours en zigzag qui le rend intéressant.

Les Beaux-Arts et une bande de copains
Au départ, il y a l'école des Beaux-Arts d'Angers et un rêve assez simple : raconter des histoires, leur inventer une forme visuelle, vivre avec des personnages qui n'existent que parce qu'on les dessine. Rien de très original comme point de départ, sauf que lui, ça a marché.
À sa sortie, avec un groupe de camarades dont certains allaient faire parler d'eux (Yoann Chivard, Olivier Suppiot, Nathalie Boidin, Éric Omond, Boris Beuzelin, Olivier Martin, Lionel Marty, entre autres), il co-fonde une association de bande dessinée baptisée « La Boîte qui fait Beuh ». Le nom ne paye pas de mine, mais l'énergie derrière si. C'est là que tout devait commencer. Et puis non.
Un détour par les plus grands écrans
Le jeu vidéo d'abord, l'animation ensuite. Pierre-Henry part dans cette direction pendant des années. Longtemps. Assez longtemps pour travailler sur des projets qui ont marqué les esprits, à des niveaux très différents.
L'Illusionniste de Sylvain Chomet, sorti en 2010, récompensé d'un César l'année suivante et nommé aux Oscars. C'est le film dont il parle quand on lui demande ce qui l'a marqué artistiquement. Et c'est cohérent. Ce long métrage est une chose à part, entre mélancolie de music-hall et poésie visuelle digne du cinéma muet. On comprend que quelqu'un sensible au clair-obscur ait trouvé ça fascinant.
L'autre grand projet est aux antipodes : les Minions, chez Illumination Mac Guff. La licence la plus rentable du cinéma d'animation depuis quelques années, ces petites créatures jaunes que les enfants du monde entier connaissent avant de savoir lire. Pierre-Henry ne cherche pas à hiérarchiser. Il a fait les deux, il assume les deux. Ce n'est pas si fréquent, cette honnêteté-là dans le milieu.
Mimiphisto, ou le retour aux sources
L'animation lui a tout appris de la lumière au cinéma. Mais la planche l'a rattrapé. Il revient à la bande dessinée, pas par nostalgie, plutôt parce que c'est là que son langage naturel s'exprime le mieux.
Il intègre la collection Métamorphose chez Delcourt/Soleil, dirigée par Barbara Canepa et Clotilde Vu. Une collection gothique, littéraire, qui prend la BD au sérieux dans ce qu'elle peut faire de plus proche du roman. Son premier album, Mimiphisto, le fils du diable, cristallise tout ce qu'il a absorbé depuis des années : le travail de la lumière hérité de Cocteau, d'Alekan, de Rembrandt. C'est le projet dont il parle avec le plus d'affection.



En parallèle, il signe dans Metal Hurlant. Pour ceux qui ne connaissent pas : c'est le magazine fondé par Moebius, Druillet et Jean-Pierre Dionnet dans les années 70. La référence absolue en matière de science-fiction illustrée. Contribuer à Metal Hurlant, c'est s'inscrire dans une lignée très précise.
Ce qui nourrit son dessin

Son univers graphique a mis du temps à se stabiliser, et il le dit volontiers. Les influences sont hétéroclites, ce qui est souvent le signe que quelqu'un a vraiment regardé plutôt que copié.
Les maîtres anciens d'abord : Rembrandt, Vermeer, Georges de La Tour, pour cette façon de faire exister les personnages dans la lumière plutôt que contre elle. La BD ensuite, les incontournables : Hergé, Franquin, Moebius avec Jodorowsky, Bilal. Mais aussi, de façon moins attendue, À Suivre, ce magazine des années 80 qui a importé en France l'idée qu'une bande dessinée pouvait être un roman graphique, avec le Corto Maltese de Pratt en figure de proue.
Et il y a Batman : The Dark Knight Returns de Frank Miller. Il en parle comme d'une claque. Quelque chose qui a redistribué les cartes de ce qu'une histoire en images pouvait se permettre de raconter, et comment. Sombre, épuisé, politique. Pas ce qu'on attendait d'un superhéros.
Aujourd'hui, il lit moins systématiquement qu'avant. Il suit des recommandations, laisse les découvertes venir à lui. C'est peut-être une façon de préserver sa curiosité, garder de la place pour être surpris.
La littérature comme deuxième atelier
Ce qui frappe en discutant avec Pierre-Henry, c'est à quel point la littérature occupe une place que beaucoup de dessinateurs réservent à la BD. Le fantastique du XIXe surtout, Maupassant, Edgar Poe, et la mécanique d'enquête de Conan Doyle et de Maurice Leblanc. Ces univers-là irriguent directement son prochain projet.
Dans un autre registre, Borges et Umberto Eco. Pas étonnant : ce sont des écrivains qui pensent en images, qui construisent des architectures mentales, exactement ce qu'un auteur de BD finit par chercher quand il commence à raisonner en planches plutôt qu'en cases.
Si on lui demande quelle œuvre littéraire il rêverait d'adapter, il revient à Borges. Pas un roman, plutôt un format court qui épouserait la forme des nouvelles. L'idée a l'air d'avoir mûri tranquillement, à côté du reste.
Ce qui s'annonce
La prochaine chose ambitieuse : adapter Mimiphisto en film d'animation en stop-motion. Maquettes, figurines articulées, dans l'esprit de ce que Tim Burton a fait avec L'Étrange Noël de Monsieur Jack. Pour l'instant, il est encore dans le travail scénaristique avec sa co-autrice. Aucun calendrier fixé. Il parle de patience et de persévérance sans que ça ressemble à une formule. On sent que le sujet lui tient vraiment à cœur.
Côté BD, une série se prépare aux éditions Oxymores, nouvellement associées à Gallimard. Toujours avec Barbara Canepa et Clotilde Vu à la direction, scénario de Manu Causse-Plisson. Le cadre : le XIXe siècle, une héroïne qui traverse les continents, du paranormal, de l'aventure. Tout ce qu'on a évoqué plus haut (Maupassant, Poe, Leblanc) passe par là. Le premier tome est attendu en 2027.


5 BD qu'il recommande
L'Incal par Moebius & Jodorowsky
Une œuvre-monde. Le space opera philosophique que tout le monde cite et que pas grand-monde a vraiment digéré. À lire et à relire.
Le Grand Pouvoir du Chninkel par Van Hamme & Rosinski
Fantasy épique, construction chorale, univers impitoyable. Beaucoup moins célèbre que ça ne devrait.
Batman : The Dark Knight Returns par Frank Miller
Le comics qui a retourné le genre. Encore aujourd'hui, rien n'a vraiment dépassé ce que Miller a fait là.
Batman : Arkham Asylum par Dave McKean & Grant Morrison
Là où Miller était brutal, McKean est pictural. Une descente dans la folie où le dessin lui-même semble perdre pied.
Les 7 Vies de l'Épervier par Cothias & Juillard
De l'aventure historique comme on n'en fait plus vraiment. Romanesque, soigné, indémodable.
Retrouvez les travaux de Pierre-Henry Laporterie sur son site, son Instagram et sa boutique.

